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Employés au bureau© Getty ImagesLes conséquences des humiliations en entreprise peuvent impacter la santé et l'implication au travail de l'employé qui en est victime.

Quand le travail devient lieu d'humiliation

L'entreprise est parfois le théâtre d'abus et de brimades de la part de la direction, mais aussi des salariés. Exemples et analyse

L’affaire a été révélée au début du mois de mai par le journal britannique The Guardian. A Central Claims Group, un centre d’appels situé à Bury, près de Manchester, dans le nord de l’Angleterre, les employés qui ne réussissent pas à atteindre leurs objectifs de vente hebdomadaires subissent un sévice particulier: ils doivent s’allonger au sol, le haut du corps recouvert par un sac-poubelle, et recevoir sur le visage un poulpe mort. Une vidéo, visible sur le site internet du Daily Mail, montre ainsi plusieurs victimes subir un tel châtiment sous le regard et les rires gênants de plusieurs collaborateurs.

Interrogée par nos confrères, la direction de l’entreprise se défend en expliquant que cette peine n’est pas infligée par elle, mais par les employés entre eux, plus précisément par ceux qui ont atteint leurs objectifs, que ceux qui la subissent sont volontaires et que, de toute manière, de telles pratiques existent aussi ailleurs dans d’autres boîtes (sic).

Fessés et tondus

Ce genre de cas n’est pas isolé. Par exemple, l’année dernière, une vidéo tout aussi choquante circulait sur la Toile. On y voyait des salariés d’une banque chinoise, la Changzhi Zhangze Rural Commercial Bank, à Changzhi, au nord du pays, obligés de justifier leurs mauvaises performances à une compétition, avant de se faire fesser par leur formateur, lequel utilisait une sorte de pagaie, le tout en public, sur une scène. D’autres employés auraient été tondus, affirmaient des collaborateurs de l’établissement, sous le couvert de l’anonymat.

En 2013, Kyungshin-Lear, une entreprise américano-coréenne de fabrication de pièces automobiles installée au Honduras, avait interdit la pause pipi à ses salariés au motif qu’elle nuirait à leur productivité. Ceux-ci en étaient contraints à porter pendant leur service des couches-culottes pour conserver leur emploi…

En 2011, en Espagne, chez El Ciruelo, une entreprise spécialisée dans le conditionnement de raisin de table et de prunes, basée dans la province de Murcie, dans le sud-est du pays, la direction obligeait les femmes (et uniquement elles) qui voulaient se rendre aux WC pour satisfaire leurs besoins naturels à porter un écriteau rouge autour du cou avec la mention «toilettes». Pour éviter pareille humiliation, les employées s’étaient résolues à boire moins d’eau, malgré la chaleur dans l’usine.

Le bâton et la carotte

S’il est vrai que le monde de l’entreprise peut être dur et cruel, tous ces cas sont bien sûr extrêmes. Mais comment des cadres et des employés peuvent-ils en arriver à infliger ou à subir de telles pratiques? «Dans le monde du travail actuel, le bâton fonctionne mieux que la carotte, la sanction ou la menace de la sanction est plus efficace pour motiver les travailleurs que la récompense», lance Jean-Michel Bonvin, professeur de sociologie économique et de socioéconomie au Département de sociologie de l’Université de Genève. Le spécialiste explique: «Le contrat de travail a passablement évolué depuis une trentaine d’années. Jusque dans les années 80-90, les rapports entre employeur et employé étaient simples: le collaborateur percevait un salaire en échange de son travail et des produits et services qu’il avait fabriqués ou réalisés. Par la suite, avec la tertiarisation de l’économie, nous sommes passés à un contrat de travail psychologique: on attend désormais du collaborateur non plus seulement son travail, mais son implication dans l’entreprise (ce qui est aujourd’hui paradoxal, puisque les jeunes générations cherchent leur épanouissement non pas dans le travail, mais dans leur vie privée). Tout manquement à cette nouvelle obligation peut faire l’objet d’un blâme, ce qui est toujours humiliant. Le collaborateur va donc tout faire pour éviter la sanction, donc la faute. Dès lors, la punition ou le risque de la punition, en particulier si elle est délirante comme celles décrites dans cet article, a un effet dissuasif fort sur le salarié.»

Jean-Michel Bonvin ajoute: «Le contexte socio-économique est aussi important: dans la plupart des cas que vous citez, les brimades ont eu lieu à l’encontre de personnes travaillant dans des centres d’appels ou des entreprises industrielles ou agricoles. Or il s’agit d’emplois à faible valeur ajoutée, qui sont facilement délocalisables dans des pays où la main-d’œuvre est meilleur marché. Face à cette précarité renforcée par la crise, certains patrons peuvent abuser des employés, et ces derniers accepter leur situation par peur sinon de perdre leur emploi.»

Bêtise managériale

Le sociologue poursuit: «Comme on le voit aussi dans l’un de ces exemples, les brimades peuvent être exercées non pas seulement par les cadres sur les subalternes, mais aussi entre collègues. C’est ici la pression du groupe qui s’exprime. La direction fixe des objectifs au groupe, objectifs qu’il doit atteindre collectivement. Chaque élément du groupe doit atteindre sa part de l’objectif global. On attend de lui qu’il intériorise ses objectifs et qu’il soit totalement à leur service. Ce faisant, il devient consentant du système. C’est ce qu’Etienne de La Boétie (ndlr: écrivain français du XVIe siècle) appelait la servitude volontaire. Mais, si un ou plusieurs éléments du groupe faillissent à atteindre leur part de cet objectif commun, c’est la performance globale du groupe qui risque d’en pâtir au final. Et comme l’organisation du travail est passée d’un modèle vertical, basée sur une hiérarchie forte, à un modèle horizontal, avec une hiérarchie moins présente où les collaborateurs sont davantage responsabilisés, il arrive que le groupe se substitue alors aux chefs et punisse lui-même ses «maillons faibles». La crainte de subir l’humiliation décrite agit ainsi comme une puissante force de motivation sur les employés.»

Et l’enseignant de conclure: «Ce genre d’humiliation est une bêtise en matière managériale et une imbécillité en termes d’image pour l’entreprise concernée.»

Fabrice Breithaupt